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Mois : septembre 2010

J. Patrick Lewis, La Maison

J. Patrick Lewis, La Maison

Quand cette maison, construite en 1656 (la date figure sur le linteau de la porte), décide de raconter le XXe siècle, elle a déjà derrière elle une longue histoire, inscrite dans ce paysage italien, entre champs et forêts, avec son puits et ses terrasses.
C’est une maison poète, qui s’exprime en quatrains joliment traduits. Plutôt « taiseuse », elle se laisse portraiturer au fil des siècles par Roberto Innocenti. Chaque double page fourmille de détails à lire à plusieurs niveaux : histoire des saisons au rythme de la végétation, histoire des familles – naissances, mariages, départs et deuils –, histoire du pays – exode rural, guerres et paix.
On aurait aimé que la maison voie alterner encore longtemps ces cycles naturels. Mais un beau jour de 1973, cette maison restée « sans maîtresse » pense avoir atteint « sa destinée dernière »… En effet, la « restauration » de 1999 est un reflet caricatural et oh combien inquiétant de la société de consommation dans son immédiateté et son égoïsme : il n’y manque ni la piscine, ni le barbecue, ni les nains de jardin !
Suivez aussi « l’histoire » de l’arbre le plus proche, ainsi que celle des enfants, de moins en moins nombreux. Des images à commenter aux enfants, pour donner du sens à tous les détails mais aussi pour les inscrire dans une perspective historique plus vaste.

A partir de 6 ans

J. Patrick Lewis, La Maison, illustrations de Roberto Innocenti, Gallimard, sept. 2010, 62 p., 15,90 €

Alphonse Daudet, La Chèvre de monsieur Seguin

Alphonse Daudet, La Chèvre de monsieur Seguin

Qui n’a jamais tremblé aux aventures de cette petite chèvre éprise de liberté ? Qui n’a jamais rêvé de batifoler avec Blanquette dans « les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d’un ravin » ? Et qui n’a pas écrasé une larme en lisant la dernière, l’ultime phrase du conte : « Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea » ?
Les monotypes sur cuivre de Jean-Luc Buquet sont aux couleurs de la Provence, celle des montagnes âpres et sauvages qu’affectionnaient Alphonse Daudet. Les grands aplats, ocres, violets ou gris selon l’heure du jour, mettent parfaitement en scène les soucis de M. Seguin, les galipettes de la chèvre ou l’air étonné des jeunes chamois.
Avec ses caractères originaux parfois noirs, parfois colorés, la typographie rythme la lecture – en la rendant peut-être un peu délicate aux très jeunes lecteurs. Les choix artistiques de l’éditeur, qui œuvre « sans excès de mode ni de conservatisme », offrent aux enfants une belle approche de la gravure contemporaine, dans la grande tradition du livre illustré.

 Dès 5 ans

Alphonse Daudet, La Chèvre de monsieur Seguin, illustrations de Jean-Luc Buquet, Éditions Courtes et Longues, sept. 2010, 50 p., 19 €

Philippe Dumas, Une ferme d’autrefois

Philippe Dumas, Une ferme d’autrefois

Quand l’auteur vivait en Angleterre, près d’Oxford, à la fin des années 1980, il habitait à côté d’une ferme modèle, où les hommes, « comme autrefois », respectaient le cycle des saisons et vivaient en harmonie avec la nature. Il a croqué, « sur le vif », les gestes traditionnels quotidiens, notamment autour de la traite et de la transformation du lait. Les légendes, discrètes, n’empiètent pas sur l’élégance des dessins aquarellés, dont le raffinement se conjugue à la précision documentaire, avec un savoir-faire très british.
Depuis, le manoir de Cogges est devenu un musée vivant, qui permet de découvrir la vie rurale de l’Oxfordshire à l’époque victorienne.
Un bel album à feuilleter au coin du feu, un dimanche d’automne, après avoir initié les enfants au rituel des scones et des muffins faits maison.

A partir de 5 ans

Philippe Dumas, Une ferme d’autrefois, Ecole des loisirs, 1997. Réédition : sept. 2010, 48 p., 14,50 €

Hans Christian Andersen, Les Cygnes sauvages

Hans Christian Andersen, Les Cygnes sauvages

Le personnage central de ce conte est une jeune fille, Elisa, sur les épaules de laquelle repose le destin de sa fratrie. Et quelle fratrie ! Onze frères, jeunes princes que leur marâtre a transformés en cygnes sauvages. Si le maléfice les contraints à voler le jour, ils retrouvent forme humaine à la nuit tombée. Après moult aventures, la fillette devenue une belle adolescente est à son tour chassée du palais. Elle retrouve ses frères et décide de leur rendre la liberté. Le prix en est tout bonnement exorbitant : elle doit cueillir autant d’orties qu’il en faut pour tisser onze tuniques – et le tout en silence, alors même qu’un roi veut l’épouser !
Jeunes filles qui écoutez ce conte, oserez-vous ronchonner quand il vous faudra aider aux soins du ménage pendant que vos frères découvrent le vaste monde ? Beaucoup plus qu’une leçon de muette persévérance, ce conte laisse entendre que le destin de la lignée est dans les mains des femmes : c’est à elles qu’il appartient de tisser, d’entretenir, voire de réparer les liens familiaux. Quant au cygne, dans les mythologies européennes, il est le symbole de la métamorphose, du passage et la délivrance – donc des épreuves que vit l’adolescent pour devenir adulte.
Ce conte classique a été réécrit ici dans une langue musicale et bien rythmée. Les illustrations très seventies adoucissent les phases les plus cruelles du conte, tout en lui donnant une dimension onirique médiévale bienvenue.

A partir de 8 ans

Hans Christian Andersen, Les Cygnes sauvages, illustrations de Susan Jeffers, Gautier-Languereau, 1981, 37 p. A rechercher.

 

Bertrand Solet, Guillaume Tell, deux flèches ont suffi

Bertrand Solet, Guillaume Tell, deux flèches ont suffi

Du chalet de la belle Itta à la taverne de la Corne d’aurochs, de la prairie du Rütli à la place des Tilleuls d’Altdorf, c’est l’histoire légendaire fondatrice de la Suisse que retrace ici Bertrand Solet. Celle de Guillaume Tell et de ses compagnons. Les jeunes lecteurs, vibrant aux récits de leurs aventures, ne trembleront pas plus que le fils de Guillaume ! Courageux et confiant, l’enfant ne bougea pas d’un pouce quand son père, de son carreau d’arbalète, fendit en deux la célèbre pomme, symbole de liberté.
Laissons parler l’auteur : « Ce livre brode sur [les] légendes. Son action se situe en l’an 1307. C’est un roman d’aventures, qui respecte le pays et les hommes, en restant fidèle à ce que Guillaume Tell et les siens représentent aujourd’hui : l’union réalisée de vingt-six cantons, l’amour de la liberté, la nécessité de combattre pour elle. »

Dès 9 ans

Bertrand Solet, Guillaume Tell, deux flèches ont suffi, Seuil Jeunesse, sept. 2010, 120 p.8 €.

Sophie Humann, Martin, apprenti de Gutenberg, Carnet d’un imprimeur, 1467–1468

Sophie Humann, Martin, apprenti de Gutenberg, Carnet d’un imprimeur, 1467–1468

« Le jour de la fête de Pâques, 2e du mois d’avril 1468. […] Je passe des heures à essayer d’obtenir des pages bien imprimées. En ajoutant un peu de poudre d’os broyé, j’ai obtenu enfin une encre qui ne bave pas. Mais souvent la forme bouge sous la presse et les lettres sont brouillées. Et moi qui me croyais déjà un maître typographe ! Je comprends bien maintenant pourquoi maître Mentelin m’a dit qu’il fallait dix ans pour apprendre un art. » Le jeune Martin est parti un beau jour de chez Gutenberg, à Mayence, pour tenter sa chance à Paris ; ses pas le mèneront jusqu’en Italie. Son journal de route est rythmé par les nombreuses fêtes du calendrier médiéval, par ses rencontres, ses essais et ses réflexions d’adolescent. Un héros positif, sympathique, entreprenant et tenace, dans un monde étonné par cette immense révolution technique et intellectuelle qu’est l’imprimerie.
La réalisation du livre est particulièrement soignée. Papier ivoire, pages non ébarbées, jeux de typographie, tout est fait pour initier le jeune lecteur à la belle ouvrage.
Sophie Humann collabore, entre autres, aux Hors-séries du Figaro et à la rubrique Histoire de Valeurs actuelles. Un gage de sérieux pour un ouvrage qui se lit comme un roman d’aventure.

Dès 10 ans

Sophie Humann, Martin, apprenti de Gutenberg, Carnet d’un imprimeur, 1467–1468, Gallimard Jeunesse, 144 p., sept. 2010, 8,50 €.

Contes Russes, illustrés par Ivan Bilibine

Contes Russes, illustrés par Ivan Bilibine

Trois fils, trois flèches, trois paires de sabots…Mais aussi trois sœurs, trois bonnets et trois mariages… Dans les contes, le chiffre trois tient une grande place. Face à ces trios, un prince, un faucon, un œuf d’or, un loup gris, une princesse grenouille. Et surtout, une et une seule Baba Yaga, dans sa maisonnette montée sur pattes de poule.
« Il y a bien longtemps que je protège ta maison du vent, lui répondit le bouleau [il parle à Baba Yaga], et tu ne m’as jamais noué un simple fil autour du tronc. Elle [la gentille héroïne], elle y a noué un ruban. » En nouant ce ruban, la fillette se gagne les faveurs de l’arbre tutélaire, qui, au lieu de « lui crever les yeux avec ses branches », lui permet de s’enfuir de chez la sorcière et donc d’avoir la vie sauve.
La magie de ces recueils tient en grande partie aux illustrations du peintre russe Ivan Iakovlevitch Bilibine (1876–1942). Au goût de l’Art Nouveau pour l’imagerie populaire, il joint le regard de l’ethnographe désireux de sauver les traditions de la Grande Russie.

Dès 7 ans

Contes Russes, illustrés par Ivan Bilibine, Éditions du Sorbier, 1997, 23 €
Contes de Russie, illustrés par Ivan Bilibine, Actes Sud Junior, 1997, 78 p., 14 €
Ces deux éditions reprennent en un seul album les volumes publiés en 1986 par Messidor – La Farandole.

Giovanna Zoboli, Je voudrais avoir…

Giovanna Zoboli, Je voudrais avoir…

« Je voudrais avoir… » est une comptine qui, de page en page, emprunte l’une de ses qualités à un animal : des « yeux du merle pour chaque brin d’herbe du pré » aux « ailes de l’oie sauvage le jour du départ », de « la forêt de pensées du cerf à l’écoute des bois » à « la mélancolie du chien l’hiver quand tombe la neige », les trouvailles de style sont en parfaite adéquation avec les illustrations. Chaque sensation ouvre sur un monde nouveau, avec une approche imprévue, ici dynamique, ailleurs plus posée.
Une promenade aux couleurs parfois nostalgiques, dans des décors fastueux, étranges voire oniriques. En effet, « je voudrais avoir »… mais je sais très bien que je n’ai pas – sauf en rêve, en mots ou en images.
Un poème né de l’imagination et du pinceau de deux Italiennes inspirées. Le texte peut être appris par les petits et s’élargir en jeu. Et vous ? Qu’aimeriez-vous avoir ? Pour moi, j’aimerais avoir… les yeux de la chouette pour voir grandir les enfants endormis.

 Dès 3 ans

Giovanna Zoboli, Je voudrais avoir…, illustrations de Simona Mulazzani, Éditions Sarbacane, mars 2010, 32 p., 14,90 €

 

Michel Manoll, Saint-Exupéry, prince des pilotes

Michel Manoll, Saint-Exupéry, prince des pilotes

A l’instar de nombreux biographes, Michel Manoll s’est appuyé sur les textes de Saint-Ex pour brosser le portrait du « prince des pilotes ». Les larges morceaux choisis sont présentés en italique, ce qui permet de bien distinguer les citations des commentaires et des liaisons. « Abnégation », « perspicacité », « martyrologe », le vocabulaire est riche et précis. Les dialogues sont soutenus, les phrases ciselées. La mort est présente, sans phrases, mais sans feinte. La religion, la grandeur d’âme, l’héroïsme aussi, bien sûr. Au-delà du portrait de l’homme Saint-Ex, Michel Manoll invite le jeune lecteur à découvrir une œuvre majeure de notre littérature.

A partir de 11 ans

Michel Manoll, Saint-Exupéry, prince des pilotes, Collection Spirale, 1961, 252 p. En brocante.

Brigitte Labbé et P.-F. Dupont-Beurier, Saint-Exupéry

Brigitte Labbé et P.-F. Dupont-Beurier, Saint-Exupéry

Dans la collection « De vie en vie », éditée par Milan Jeunesse, le récit, très simple, brosse un portrait dynamique du personnage et retrace les grands événements de l’époque héroïque de l’aviation. Les phrases sont courtes, les interlignes larges, les marges généreuses, les dessins inspirés de la bande dessinée. Les auteurs s’adressent à des écoliers qu’ils présument dénués de toute culture historique. Ils vont à l’essentiel sans fioritures, tout en évitant les pièges d’une trop grande simplification. Certes, les enfants vont « en » vélo, Cap-Juby devient cap Juby, mais le courant passe. Ce petit livre permet donc de faire plus ample connaissance avec l’auteur du Petit Prince.

À partir de 9 ans

Brigitte Labbé et P.-F. Dupont-Beurier, Saint-Exupéry, Éditions Milan Jeunesse, 2008, 61 p., 6,50 €

Sylvie Baussier, Les dieux racontent la Grèce ancienne

Sylvie Baussier, Les dieux racontent la Grèce ancienne

« Je suis Apollon, le dieu de la musique, des arts et de la divination […] J’aime le chant et la danse. Les Muses se réunissent souvent autour de la source Hippocrène, créée par un coup de sabot du cheval Pégase. » Comme l’indique le titre du livre, ce sont ici dix-sept des plus grands dieux grecs qui racontent les péripéties de leur existence. Des dieux que nous connaissons surtout par les nombreuses œuvres d’art qu’ils ont inspirées : statues, mosaïques, poèmes et tragédies…
A chaque portrait correspondent deux pages qui relient les divinités aux différents aspects de la vie quotidienne : la cité, le mariage, la guerre, la terre féconde… De belles photos et une mise en page aérée facilitent la lecture, qui passe facilement des récits légendaires à l’archéologie.

Dès 9 ans

Sylvie Baussier, Les dieux racontent la Grèce ancienne, Milan, septembre 2010, 80 p., 15,90 €

Laëtitia Bourget, Le Creux de ma main

Laëtitia Bourget, Le Creux de ma main

Comment faire accéder un très jeune enfant à des notions aussi abstraites que l’attente, la création, le souci de la santé et de la liberté de l’autre ? En les faisant vivre dans la main de cette petite fille, Laëtitia Bourget et Alice Gravier ont réussi cette gageure. Ainsi, la fillette laisse leur liberté à de petits animaux, ce qui permet au têtard de devenir grenouille et à la luciole d’illuminer la nuit. Elle se réjouit des merveilles nées de sa main : avec la farine, elle prépare des gâteaux ; avec la terre glaise, des modelages par dizaines. Elle apprend à réparer : elle soigne l’oiseau blessé, recolle les morceaux de porcelaine. Bref, le temps passe, avec ses joies et ses peines, comme l’eau qui coule à la fontaine, comme le flocon de neige qui fond avec le printemps. Une belle ode à la vie, cette vie que la fillette accueille de tout cœur avec l’arrivée d’un nouveau bébé.

Dès 3 ans

Laëtitia Bourget, Le Creux de ma main, illustré par Alice Gravier, Sarbacane, août 2010, 32 p., 5 €