Thème

Contes, légendes et fééries

Jacques Prévert, Le petit lion

« La grande lionne montre les dents et personne parmi les grandes personnes de la Grande Ménagerie, personne parmi les gros et petits hommes qui payent pour voir les animaux captifs, personne n’oserait passer le bout du doigt entre les barreaux de la cage.
Enfermer une lionne dans une misérable boîte de bois avec de tristes barreaux de fer, il n’y a pas de quoi être fier. »
Et puis, tapi à ses côtés, voici « un petit lion bien gentil avec de grosses pattes et une douce petite tête bien ronde et dans cette petite tête, il n’y a rien d’autre que les très simples rêves d’un brave petit lion ». Qui va se sauver, pour tenter de rejoindre la forêt vierge… et qui va nous entraîner à sa suite dans les rêves et les jeux d’un petit lion.
Un article très intéressant signé de Laurence Perrigault (La revue des livres pour enfants, 258, sur le site du CNLJ) revient sur la genèse de cet album. Jacques Prévert s’est en effet pris au jeu d’inventer ce conte animalier à partir de photos prises par Ylla, célèbre artiste photographe.
Laurence Perrigault nous rappelle que « le goût de Prévert pour l’enfance était alors notoire : André Breton avait salué dès 1940 dans son Anthologie de l’humour noir la faculté de Prévert de “disposer souverainement du raccourci susceptible de nous rendre en un éclair toute la démarche sensible, rayonnante de l’enfance” », lui qui disait aussi : « Que voulez-vous, cela peut sembler de l’enfantillage, mais j’attache autant d’importance, et même beaucoup plus, aux petites choses sans importance écrites pour les enfants qu’aux grandes choses définitives écrites pour d’importants adultes. »
De son vrai nom Kamilla Koffler, Ylla née en 1911 dans la capitale autrichienne, après une solide formation, s’était spécialisée dès 1933 dans la photographie animalière. Même si le texte fut caviardé par l’éditeur, au grand dam de Prévert, l’album reste un beau moment de littérature et les photos gardent tout le charme de l’argentique, et du travail sur le noir et blanc.

Dès 6 ans

Jacques Prévert, Le petit lion, photographies par Ylla, Arts et Métiers graphiques, 1958 (1ère édition en 1947). Brocantes, etc. Imprimé en France

Charlotte Grossetête, Boucle d’Or et les trois ours

Boucle d’Or, perdue dans la forêts et « pleurant à chaudes larmes », pousse la porte d’une jolie maisonnette. « Trois tables y sont alignées : une grande, une moyenne, une petite. Et sur chaque table fume un bol de soupe : un grand, un moyen, un petit. » Et parce que nous connaissons déjà l’histoire, nous savons déjà que les trois ours vont rentrer d’un moment à l’autre…
Foin des parodies à la mode, Charlotte Grossetête respecte à la lettre la structure du conte, dans sa version heureuse : à la fin, Boucle d’Or, effrayée, part en courant mais le petit ours lui indique le chemin et elle retrouve sa maman. Tout cela dans une langue fluide et facile à lire à voix haute. Les illustrations de Lucille Michieli sont absolument charmantes : couronne sur la porte, poêle en faïence, coucou au mur, meubles de bois peints nous transportent dans un pays mi-slave mi-alpin de légendes, aux couleurs éclatantes. Bien sûr, Boucle d’Or porte un ravissant costume traditionnel !
A noter, le prix très raisonnable de cet album à la couverture cartonnée. En prime, une affiche à détacher.

Dès 4 ans

Charlotte Grossetête, Boucle d’Or et les trois ours, illustrations de Lucille Michieli, Fleurus, 2022, 32 p., 7,95 € — Imprimé en Roumanie

Violaine Troffigué, Le pêcheur et la sirène de Belle-Ile

En Bretagne, de nombreuses légendes parlent de navires, de tempêtes et de créatures marines. Et particulièrement dans les îles ! En voici une…
« Titouan pêchait sur les rochers », petit bonhomme aux pieds nus et à la vareuse bien usée… mais il rêvait en regardant à l’horizon. Serait-il un jour capitaine ? Quand soudain son regard est attiré par un curieux scintillement. « Titouan s’approcha et s’écria :
— Mais tu n’es pas un poisson…
— Je suis une sirène ! précisa celle-ci. Sais-tu que j’étais reine sur terre ? Désormais, je règne sur l’océan. D’ailleurs, je ne peux respirer hors de l’eau, vite, remets-moi dans la mer ! supplia-t-elle. »
En retour, Titouan reçoit une bien curieuse flûte… De quels pouvoirs magiques est-elle dotée ?
Voici donc un album plein d’énergie et de rêves, qui nous dit que, pour être aidé, il faut aussi savoir faire preuve de sollicitude, de volonté et de courage.
En inaugurant cette collection « Contes de nos régions », le Père Castor fait revivre ce patrimoine unique transmis par les contes et les histoires, tout en les mettant à la portée de plus jeunes, notamment par le choix des illustrations, vives et colorées.

Dès 4 ans

Violaine Troffigué, Le pêcheur et la sirène de Belle-Ile, illustrations de Nathalie Ragondet, Flammarion Jeunesse, Les albums du Père Castor, coll. « Contes de nos régions », 2022, 32 p., 8,50 € — Imprimé en Espagne

Cécile Sorin, L’ogre de la librairie

Petite Maya est un peu impressionnée par la librairie où elle entre avec sa maman. Mais pas tant que ça, car elle sait très bien se faire comprendre de la si gentille libraire ! Elle a rendez-vous… mais avec qui ? Avec quelqu’un qui a de bonnes manières : une tasse de thé à la violette, une part de gâteau, un fauteuil confortable… Vous qui lirez cet album, vous l’avez vu avant que son nom ne soit prononcé : c’est bel et bien un ogre ! Un ogre qui va raconter une histoire de princesses (et de petits cochons) – mais jusqu’à la page 15, pas plus loin, après quoi il devra rentrer entre ses couvertures, « une devant, une derrière ». Bien sûr, la fillette repartira le livre sous le bras avec « un ami prêt à se plier en quatre pour la faire rêver et apprivoiser ses peurs ». A nous d’inventer la fin du conte !
Un système de rabats et deux polices différentes, une pour l’histoire, une pour le conte, permettent de jouer facilement sur les deux niveaux. L’ogre est vraiment croquignolet, avec son collant à pois, sa veste à carreaux et son immense, immense barbe – qui ne cache pas deux canines retroussées.
Une belle invitation à rendre visite en famille à sa libraire préférée – et pas forcément entre filles, l’ogre ne croquera ni les papas ni les petits garçons.

Dès 4 ans

Cécile Sorin, L’ogre de la librairie, illustrations de Célia Chauffrey, L’Ecole des Loisirs, coll. « Pastel », 2022, 30 p., 15€

Jean-Claude Mourlevat, L’enfant et l’œuf

« La poule est dans son nid. L’enfant s’approche et dit à la poule :
— Tu as pondu un œuf tout à l’heure. Donne-le-moi et ma mère m’en fera une omelette.
La poule, sans même le regarder (on dirait qu’elle dort), répond :
— Cot… cot… c’est vrai. Je suis en train de le couver. Il est encore tout chaud. Tu l’auras… cot… cot… si tu me rapportes une poignée de grains. »
Dans un pays recouvert d’une neige épaisse, voilà donc l’enfant au petit chaperon bleu parti pour une quête semée de rencontres improbables et d’embûches, qui le mènera jusque chez le cruel seigneur d’un château…
Ce conte « randonnée » tient en haleine – et montre que l’entraide et la générosité peuvent l’emporter sur la vanité, la colère et le sentiment de toute-puissance.
Même si la neige a disparu de nos régions en ce beau mois de mai, elle fait aussi partie intégrante du conte !

Dès 4 ans

Jean-Claude Mourlevat, L’enfant et l’œuf, illustrations de Fabienne Teyssèdre, Mango, 2021, 32 p., 13,50 € — Imprimé en Roumanie

Nicolò Carozzi, Hardie comme une souris

« “Tu veux jouer ?” demanda la souris au poisson. “OH OUI !” répondit le poisson. Et ils commencèrent à jouer », la souris batifolant devant l’aquarium, le poisson sautillant à qui mieux mieux. Jusqu’à l’arrivée de trois compères dont nous ne voyons que les ombres sur le mur… et bientôt, voilà nos trois chats menant une sarabande endiablée autour de l’aquarium. Qui croqueront-ils en premier ? Mais notre amie la souris, « hardie » comme le dit le titre de cet album, trouve un subterfuge original pour échapper au pire… Les dessins sont aussi désopilants que l’histoire, c’est loufoque et charmant !

Dès 4 ans

Nicolò Carozzi, Hardie comme une souris, Albin Michel Jeunesse, 2022, 40 p., 14,90 € — Traduit de l’anglais par Anne Léonard. Imprimé en Lettonie

Anne Ferrier, Lancelot, l’enfance d’un chevalier

« On en voit des choses depuis le ciel lorsqu’on vole comme moi, Lug le corbeau ! » Et que voit-il notre corbeau ? « Un château assiégé et une mère éplorée déposant son enfant au bord d’un lac avant de s’enfuir. » Puis une fée, Viviane, la Dame du Lac, qui s’empare délicatement du couffin et qui berce l’enfant… Lug, le corbeau, va veiller sur les destinées de cet « enfant de roi », jusqu’à ce que celui-ci découvre son nom et sa généalogie et se fasse connaître du roi Arthur. Un récit à l’humour tendre, avec des batailles (quand même) et des personnages hauts en couleur. Une belle initiation à la légende arthurienne, à compléter avec les trois autres albums de la série.

Dès 5 ans

Anne Ferrier, Lancelot, l’enfance d’un chevalier, illustrations de Christelle Le Guen, Locus Solus Junior, coll. « Minus », 2022, 32 p., 11,90 € — Imprimé en France. Une première édition est parue en 2014 aux éditions Millefeuille.
Chez le même éditeur :
Anne Ferrier, Arthur, l’enfance d’un roi, illustrations de Christelle Le Guen, Ed Locus Solus, 2019, 32 p., 11,90 €
Anne Ferrier, Merlin, l’enfance d’un enchanteur, illustrations de Christelle Le Guen, Ed Locus Solus, 2019, 32 p., 11,90 €
Anne Ferrier, Morgane, l’enfance d’une magicienne, illustrations de Christelle Le Guen, Ed Locus Solus, 2019, 32 p., 11,90 €

 

Florence Dutruc-Rosset, Le châle de Nonna

« Il était une fois… » Ainsi débutent les contes, depuis tant et tant d’années… Nonna, cela signifie grand-mère en italien, et Nonna est en effet la grand-mère de Capucine, qu’elle a recueillie et élevée depuis qu’elle est bébé. Autant vous dire que des liens très forts se sont tissés entre elles deux. Nonna a tout appris à Capucine mais surtout « elle lui avait appris à aimer ». Ce temps passé est très important pour placer le conte hors du temps. Car la suite, vous l’attendez déjà : « un matin, Capucine trouva sa Nonna sans vie Elle était morte pendant la nuit. » Même le guérisseur n’avait rien pu pour elle… Capucine va alors décider d’aller déposer le châle de sa Nonna en haut de la Montagne Sacrée. Un long voyage initiatique, qui lui fait traverser une sombre forêt avant de voir le paysage s’éclaircir. Et là, une hirondelle… Ce conte sur le deuil et la perte d’un être aimé met en images le cheminement qui mène du chagrin le plus profond à l’acceptation et à la sublimation des souvenirs, avec parfois des influences un peu païennes, dans la lignée des écrits de Jung, par exemple.
A la fin de l’album Florence Dutruc-Rosset explicite le sens symbolique de chacun des personnages ou lieux rencontrés. Une référence à conserver pour aider les enfants lors d’un deuil familial.

Dès 5 ans

Florence Dutruc-Rosset, Le châle de Nonna, illustrations de Juliette Barbanègre, Bayard Jeunesse, coll. « les contes qui guérissent », 2022, 40 p., 13,90 € — Imprimé en Slovénie

Florence Magnin, Amandine et Caramel

Amandine, « curieuse et gourmande », a osé explorer une vieille bâtisse abandonnée. Dans la cuisine, elle trouve un livre de recettes bien étranges : quel goût peuvent bien avoir ces gâteaux qui se nomment « Vampirella aux groseilles » ou « Mélusine-Frangipaneux » ? La charlotte de Dame Tartine tient toutes ses promesses : elle va grandir, grandir et notre Amandine, suivie de son écureuil Caramel, va pénétrer dans son royaume – celui de la célèbre chanson ! Florence Magnin a glissé d’autres allusions sucrées et littéraires dans ce délicieux album, je vous laisse les découvrir. Son Amandine pourrait être la cousine de Caroline, avec sa salopette, ses taches de rousseur et son air mutin, et ce n’est pas pour déplaire. Les illustrations très colorées, fourmillent de détails amusants– mais gare, la sorcière d’Hansel et Gretel n’est pas loin ! Pour tous les becs sucrés et les amateurs de contes de fées !

Dès 5 ans

Florence Magnin, Amandine et Caramel, Editions Clair de Lune, 2022, 48 p., 19,95 € — Imprimé en France

Lisa Jane Gillespie, Habille… Les mythes grecs

Lisa Jane Gillespie, Habille… Les mythes grecs

Nouvelle édition ! Elle porte un plastron de métal sur sa robe, un casque sur ses longs cheveux, une lance à la main et une chouette sur l’épaule… Elle, c’est Athéna, « la déesse de la guerre et de la sagesse. Pendant les batailles, les guerriers grecs s’en remettent à elle. Si elle considère qu’un guerrier le mérite, elle le protège, dans les combats comme dans les quêtes dangereuses ». Après une visite du Mont Olympe, les petites mains iront aussi habiller Apollon, Artémis, Dédale, Persée ou le roi Midas. Et s’ils collent des oreilles d’âne à Icare, ce ne sera pas définitif, les 220 autocollants sont repositionnables.

Dès 6 ans

Lisa Jane Gillespie, Habille… Les mythes grecs, Usborne, coll. « Habille… », 2022, 24 p., 6,50 € — Traduit de l’anglais. Imprimé en Chine.

Charlotte Grossetête, Les cloches du maître chocolatier et autres contes inédits

« Pâques approchait. Et cette année, la fête coïnciderait avec un anniversaire : Marthe et Marie, les cloches de l’église, allaient avoir cinq cents ans. Pour célébrer l’événement, Gautier avait eu l’idée de réaliser un modèle de cloches en chocolat les reproduisant fidèlement. » Partant de cette très louable initiative, Charlotte Grossetête entraîne peu à peu le lecteur dans une autre dimension. Car il suffit parfois d’un sourire pour changer la vie… surtout quand le tendre sourire de deux saintes femmes se déploie sur des cloches en chocolat !
Les lièvres de Pâques ? Nous les retrouvons batifolant dans la nuit polaire, à la recherche de la lumière – un phénomène encore mystérieux pour ces joyeuses boules de poils. Les œufs ? Ce sera l’occasion de rencontrer une princesse russe, vieille dame aveugle si digne dans sa solitude, à qui deux enfants rapportent un œuf de pierres précieuses « volé » par une pie. Ce sera aussi le thème d’un autre conte, où un œuf en chocolat offre son plus beau sourire – et bien plus encore – à un enfant des rues. Le cinquième conte nous entraîne dans la montagne, où un berger accueille un curieux visiteur, tout de blanc vêtu, parti chercher mille cloches à Rome.
Ces cinq contes, aux illustrations intemporelles et poétiques, transmettent avec subtilité et générosité les valeurs chrétiennes du temps pascal, avec un sens du merveilleux toujours très positif.

Dès 5 ans

Charlotte Grossetête, Les cloches du maître chocolatier et autres contes inédits, illustrations de Sara Ugolotti, Mame, 2022, 64 p., 17 € — Imprimé en Slovénie

Satomi Ichikawa, Accroche-toi à Maman !

Hier, Rimba a vu « un bébé orang-outan sur le dos de sa maman » — car la fillette vit sur l’île de Bornéo, à la lisière de la plus ancienne forêt tropicale du monde, où se cachent les derniers membres de cette espèce menacée. Le lendemain, quand sa maman lui demande d’aller chercher quelques bananes, elle lève le nez, et aperçoit un « nid » bien étrange… Et voilà le début d’une drôle d’aventure : Rimba va rejoindre Pongo et sa maman. Elle nous fait ainsi découvrir la vie quotidienne de ces grands singes, lors d’une promenade assez mouvementée dans la canopée. Satomi Ichikawa illustre avec humour et finesse cette histoire pleine d’imprévus. Notamment à l’heure du repas : une bouchée de durian, passe encore, mais des fourmis, non merci !

Dès 5 ans

Satomi Ichikawa, Accroche-toi à Maman !, L’Ecole des Loisirs, 2022, 28 p., 13 €