Chouette, un livre ! Le blog de Madame la Chouette

Une bibliothèque enfantine idéale

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Grands auteurs

George Orwell, 1984

« Derrière Winston, la voix du télécran continuait à débiter des renseignements sur la fonte et le dépassement des prévisions pour le neuvième plan triennal. Le télécran recevait et transmettait simultanément. Il captait tous les sons émis par Winston au-dessus d’un chuchotement très bas. De plus, tant que Winston restait dans le champ de vision de la plaque de métal, il pouvait être vu autant qu’entendu. Naturellement, il n’y avait pas moyen de savoir si, à un moment donné, on était surveillé. Combien de fois, et suivant quel plan, la Police de la Pensée se branchait-elle sur une ligne individuelle quelconque, personne ne pouvait le savoir. » Police de la Pensée, ministère de la Vérité, ministère de l’Amour, « contrôle de la Réalité »… en 1984, « Big Brother vous regarde ».
Aujourd’hui, la Police de la Pensée et la novlangue sont-elles encore de la science-fiction ? Vient de paraître, chez Gallimard, une nouvelle traduction, qui a subi une réécriture très dégradée et… orwellienne : la « novlangue » devient le « néoparler » et la « police de la pensée », la « Mentopolice ». Il est grand temps de se procurer la traduction de 1950, qui, si elle a quelques défauts, a fait passer dans le langage commun quelques termes critiques bien utiles face à notre société de surveillance médiatique.

Adolescents

George Orwell, 1984 — Traduit de l’anglais par Amélie Audiberti (1950). Éditions de poche, dont Folio, 1972, 438 p., 8,90 €, toujours disponible.

Charles Lamb, Contes de Shakespeare

Au tout début du XIXe siècle, le poète Charles Lamb avait fait paraître les Tales from Shakespeare, un recueil de 20 contes qui, reprenant en les résumant et en les simplifiant les plus grandes pièces de Shakespeare, les avaient popularisées autant auprès des jeunes lecteurs que des adultes peu lettrés. Un immense succès outre-Manche ! Ce recueil, paru en 1932, reprend sept de ces contes, traduits par Téodor de Wyzewa, lui-même écrivain et proche des milieux symbolistes : Le Songe d’une nuit d’été, Le Marchand de Venise, Hamlet, Le Roi Lear, La Mégère apprivoisée, Roméo et Juliette, Othello. Les illustrations et la mise en page sont somptueuses. A retrouver au hasard des brocantes ou chez les libraires spécialisés, et à lire au coin de la cheminée, un plaid écossais sur les genoux.

Adolescents

Charles Lamb, Contes de Shakespeare, dessins d’Henry Morin, traduction et préface de Téodor de Wyzewa, H. Laurens éditeur, 1932, 136 p. D’occasion. J’ai eu la chance de le trouver pour 14 € — moins cher qu’un album neuf !

Jakob et Wilhelm Grimm, Les Musiciens de la ville de Brême

Après avoir fui de mauvais maîtres, l’âne, le chien, le chat et le coq arrivent en vue d’une maisonnette qui ferait bien leur affaire… mais elle est déjà occupée ! « Ils se mirent donc à délibérer sur les moyens à employer pour expulser les brigands, et voici ce qu’ils imaginèrent : l’âne posa ses deux pattes de devant sur la fenêtre ; le chien monta sur le dos de l’âne, le chat sur celui du chien, et le coq, prenant son envol, se posa sur la tête du chat. » Quels enfants n’ont pas ri à imaginer les animaux ainsi perchés ! Et le rire redouble, surtout si chacun a son rôle à jouer, pour imiter l’un ou l’autre : « Le coq donna le signal et ils commencèrent leur musique. L’âne se mit à braire, le chien à aboyer, le chat à miauler, le coq à chanter, et ils s’élancèrent dans la salle en faisant voler les carreaux en éclats. » Ce tout petit album, illustré par le célèbre Feodor Rojankovsky (1891 – 1970), est la réédition de l’album paru en 1942.

Dès 4 ans

Jakob et Wilhelm Grimm, Les Musiciens de la ville de Brême, illustrations de Feodor Rojankovsky, Flammarion, coll. « Les Petits Père Castor », 2015, 20 p., 4 €

Henry de Monfreid, Le récif maudit

« Le soir était proche, le vent fraîchissait et ma barque ainsi emportée vent arrière filait ses huit nœuds. Leurré par cette vitesse, j’avais espéré atteindre avant la nuit une des premières îles de l’archipel Dahalak, au sud de la mer Rouge, pour mouiller à son abri, mais la haute colonne du phare de Moka me rappela à la réalité. » Mais quelle réalité ! Celle des contrebandiers, des pêcheurs de perles, des trafiquants d’esclaves, des zaranigs, ces nomades de la mer… Et, quand Kassim, pauvre pêcheur yéménite protégé de Monfreid, se prend à espérer plus qu’un regard de la belle Amina, l’aventure maritime se corse d’une quête – celle des précieuses perles roses – mais surtout d’une véritable chasse à l’homme de la part des autres prétendants. Un récit haletant !

Adolescents

Henry de Monfreid, Le récif maudit, Arthaud, 2018, 192 p., 21 € — réédition.
Flammarion, 1961, ou diverses éditions de poche et éditions « club ». En brocante.

Sylvain Tesson, Un été avec Homère

« L’Odyssée et l’Iliade ruissellent de photons. Les Grecs ont toujours voué un culte à la lumière. Pour son malheur, Achille devient une ombre. Sortir du soleil constitue le plus funeste destin. On ne plaisante pas avec l’astre. La lumière inonde la vie, réjouit le monde. »
Perché pendant quelques semaines sur quelque rocher solitaire des Cyclades, Sylvain Tesson s’est « posé », le temps de relire « l’Iliade et l’Odyssée à la lueur d’une ampoule alimentée par un générateur ». Une belle manière de se régénérer et de nous inviter à semblable cure de jouvence, dans l’écume et le vent ! En de brefs textes ciselés, illustrés de citations célèbres ou moins connues, il tisse et brode sur cette toile toujours recommencée qui nous raconte notre plus ancienne mémoire : dieux, hommes et héros y vivent, acceptant le sort tissé par les Parques, une chanson à la bouche. Citant les grands hellénistes – Romilly, Veyne, Vernant – mais sans pédanterie, il propose des allers et retours fort pertinents avec notre « siècle XXI », celui de l’abondance, de la démesure et de l’immédiateté. Une belle invitation aussi à renouer avec le paganisme, qui « consisterait à se tenir devant le spectacle du monde et à l’accueillir sans rien espérer », un « monde de splendeurs et de dangers ». Parce que, dans « un pétillement de calanque », « les Grecs nous renseignent sur ce que nous ne sommes pas encore devenus » : c’est là tout le miracle antique, cette « incomparable familiarité » avec ces « vers à la jeunesse immortelle ».
Ce volume reprend, sous une forme plus littéraire, la série d’émissions diffusées pendant l’été 2017 sur France Inter et permet de revenir sur les plus belles intuitions de Sylvain Tesson, très inspiré par la lecture d’Homère.

Adolescents, adultes

  • Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Editions des Equateurs / France Inter, 2018, 252 p., 14,50 €
  • Pour l’Odyssée : traduction de Philippe Jaccottet, Ed La Découverte, 1982 – poche 2004.
  • Pour l’Iliade : traduction de Philippe Brunet, Ed du Seuil, 2010, Points, 2012

Jack London, Croc-Blanc

« Le louveteau tomba sur eux à l’improviste. Ce fut sa faute. Il avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil (il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il avait quitté la caverne et, en trottant, était descendu vers le torrent pour y boire. […] Devant lui, assises par terre en silence, étaient cinq choses vivantes telles qu’il n’en avait jamais rencontrées de semblables. C’était sa première vision de l’humanité.
À son aspect, et cela le surprit, les cinq hommes ne bondirent pas sur leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques. »
Un louveteau. Des Indiens. Une légende : Croc-Blanc.
La sortie récente d’un dessin animé a donné lieu à de multiples albums et « romans du film » — sans compter les multiples adaptations pour la jeunesse du roman de Jack London. Il me semble salutaire, pour les plus âgés, de revenir au texte d’origine, où le « Wild », la nature sauvage, tout comme les hommes qui y vivent, est décrite sans complaisance ni sentimentalisme.

Dès 12 ans

Jack London, Croc-Blanc, J’ai lu, 2015, 254 p., 5 €, ou autres collections de poche pour le texte intégral. Traduit de l’anglais.

 

Les Fables du Labyrinthe, illustrées par Carine Sanson

« Les grenouilles se lassant / De l’état démocratique, / Par leurs clameurs firent tant / Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. » Mais ce roi est si pacifique, que les grenouilles s’en plaignent à Jupiter, lequel, las de leurs criailleries, leur envoie une grue « qui les croque, qui les tue / qui les gobe à son plaisir ». Cette célèbre fable de La Fontaine vient en contrepoint d’une fable antique, une des 39 fables dont les personnages et les animaux peuplaient, dans le parc de Versailles, le « bosquet du labyrinthe ». Un bosquet féérique, conçu par Le Nôtre, dont la vie dura à peine un siècle, et dont le souvenir reste dans de belles gravures. Carine Sanson a mis ces fables en images dans ce somptueux album. Elle a aussi dessiné le plan interactif du labyrinthe et conçu quelques petits films animés, à découvrir sur le site internet des Fables du Labyrinthe.

Dès 10 ans et pour toute la famille

Les Fables du Labyrinthe, Esope, Phèdre, La Fontaine et les autres, illustrées par Carine Sanson, Editions Illador, 2018, 96 p., 33 €

Les Grenouilles et Jupiter, fable animée.

Joséphine Barbereau, L’art raconte Ulysse

« Les Lestrygons sont des mangeurs d’hommes ! Il en arrive de toutes parts, qui courent jusqu’aux bateaux et emportent les compagnons d’Ulysse, les condamnant à être les mets d’un affreux festin ! Heureusement, tu te souviens qu’Ulysse avait ancré son embarcation loin de là. Il parvient à fuir avec le dernier équipage rescapé… » Pour illustrer cette scène, une fresque vaticane nous montre les fameux Lestrygons attaquant le navire d’Ulysse. Le cheval de Troie, Calypso, Circé, Eole, Ulysse face à Polyphème, Pénélope, autant de thèmes de l’Odyssée qui ont inspiré les plus grands peintres européens, Pinturicchio, Turner, Böcklin… Un album très astucieux, documenté mais sans lourdeurs, pour partir sur les traces du héros !

Dès 8 ans

Joséphine Barbereau, L’art raconte Ulysse, Palette, coll. « L’art raconte », 2018, 48 p., 14,50 €

Poèmes d’Europe, choisis par Christine Meunier

« Le lac des forêts, bleu, / Lourd de nymphéas jaunes, / Ridé de blanches fronces / Fait trembler une barque. / Et moi je passe au long des rives, / Avec un air d’écouter et d’attendre / Qu’elle surgisse des roseaux / Et qu’elle chavire dans mes bras. » Mihai Eminescu. Connaissiez-vous ce superbe poème roumain ? De L’île du lac d’Innisfree de Yeats à la Castille d’Unamuno, de l’Eté de Trakl à la Neige de Vigny, de l’âne de Jammes aux Oiseaux d’Aristophane, des enfants chantés par Rimbaud aux amours de Du Bellay ou de Camões, des Satires de Juvénal à la Chanson à boire le punch de Schiller, cet album propose un merveilleux voyage dans la poésie européenne.

Paysages, saisons, flore, bestiaire, amour, enfance… autant de domaines où s’est exprimé le génie de notre Europe. Cette anthologie bilingue regroupe 83 auteurs, une centaine de poèmes en plus de vingt langues. Les aquarelles qui illustrent chaque poème sont d’une douceur et d’une élégance un peu désuètes mais charmantes. Lire ces poèmes d’Europe, c’est mieux faire connaissance avec la civilisation européenne, se l’approprier et ainsi prendre conscience de son appartenance à une même culture, véritable ciment entre des peuples si variés.

Dès 10 ans et pour toute la famille

Poèmes d’Europe, choisis par Christine Meunier et illustrés par Michèle Warluzel, Editions Illador, coll. « Couleurs », 2015, 260 p., 33 €

Le zoo poétique, illustré par Bruno Gibert

« Une chauve-souris chut en terre.
La belette entre ses dents la serre,
Qui ne pardonne à nul oiseau. »

Alors, oiseau, ou souris ? La chauve-souris échappera-t-elle à la belette ? Une fable toute en ruse, et en rimes. Qui saura dire sans fourcher « le chat-huant sauve la rend » ?
Du pélican (de Jonathan), à la fourmi, du boa à l’écureuil, du lion à la chauve-souris… autant d’animaux qui ont inspiré Victor Hugo, Robert Desnos, Maurice Carême, Jean-Antoine de Baïf ou Andrée Chedid. Pour la plus grande joie des enfants, qui ont récité par cœur leurs aventures et leurs petites misères. Une anthologie de trente poèmes illustrés avec fantaisie, dans un format généreux pour les partager facilement.

Dès 6 ans

Le zoo poétique, illustré par Bruno Gibert, Seuil Jeunesse, 2018, 64 p., 16 €

Jules Verne, Deux ans de vacances

« Un peu avant minuit, un tel paquet de mer s’abattit sur le flanc du yacht que ce fut miracle s’il ne fut pas démonté de son gouvernail.
Les enfants, qui avaient été renversés du coup, purent se relever presque aussitôt.
« Gouverne-t-il, Briant ? demanda l’un d’eux.
— Oui, Gordon, » répondit Briant. […]
À ce moment, la porte du capot d’escalier fut vivement ouverte. Deux petites têtes apparurent en même temps que la bonne face d’un chien.
« Briant ?… Briant ?… s’écria un enfant de neuf ans. Qu’est-ce qu’il y a donc ?
— Rien, Iverson, rien ! répliqua Briant. Veux-tu bien redescendre avec Dole,… et plus vite que ça !
— C’est que nous avons grand-peur ! ajouta le second enfant, qui était un peu plus jeune.
— Et les autres ?… demanda Doniphan.
— Les autres aussi ! répliqua Dole.
— Voyons, rentrez tous ! répondit Briant. Enfermez-vous, cachez-vous sous vos draps, fermez les yeux, et vous n’aurez plus peur ! Il n’y a pas de danger !
— Attention !… Encore une lame ! » s’écria Moko.

Malgré leur courage et leur énergie, les 14 jeunes pensionnaires anglais, américains et français, ainsi que le mousse Moko vont faire naufrage sur une île déserte du Pacifique. Comment vont-ils s’organiser pour survivre ? Cette célèbre robinsonnade a inspiré bien des grands jeux scouts et fait rêver des générations de galopins. Deux ans de vacances, qui n’en aurait pas rêvé ?

« Ni adaptation ni résumé, ce livre propose une version abrégée du texte original : les coupures y sont effectuées de manière à laisser intacts le ton et le style de l’auteur », précise un avertissement de l’éditeur.

Dès 10 ans

Jules Verne, Deux ans de vacances, Hachette Romans, 2018, 192 p., 10 €

Herman Melville, Moby Dick

« Ce n’est pas comme passager que je navigue. C’est comme simple matelot. Pourquoi ? Parce qu’on se fait un point d’honneur de me payer pour le mal que je me donne à bord, et aussi parce que le métier de la mer est le plus beau, le plus sain que je connaisse. » C’est en ces termes que se présente Ismaël, témoin de la plus célèbre chasse à la baleine de toute la littérature – et qui sera le seul survivant du naufrage du Péquod, baleinier commandé par un certain Achab. Moby Dick, cet immense cachalot blanc qui a eu le tort d’arracher une jambe d’Achab, est devenu, sous la plume de Melville (1819–1891), un véritable mythe.

Les illustrations de Biélorusse Anton Lomaev servent le roman avec une rare énergie, avec des tableaux le plus souvent en pleine page – et vu le format du livre (26 cm x 37,5 cm), on en prend plein les mirettes. Que le lecteur soit perché sur la vigie ou peine sur les avirons d’une baleinière, il est pris autant par l’image que par le texte (intelligemment abrégé) qui emporte, comme une vague, une autre et encore une autre.

Dès 12 ans

Herman Melville, Moby Dick, illustrations d’Anton Lomaev, Editions Sarbacane, 2017, 168 p., 29,90 € ; traduit de l’anglais. Texte abrégé.